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Théâtre au féminin : quand la passion devient une structure professionnelle.
Je suis Cécile de Palaminy. Après une licence de lettres modernes et l’ESCP, je me dirige vers le conseil et l’audit, et le théâtre me rattrape : je suis les Cours Florent à Paris, et le Cours Périmony qui me donne le goût de la mise en scène. Après quelques années 100% famille, j’ai depuis 2022 mis en scène plusieurs troupes, pour des comédies, des sketchs…
En 2024 et 2025, avec Valentine de le Court, Framboise Boël et Hélène d’Udekem, nous avons écrit « les Culpabilités ordinaires » que nous avons joué à Bruxelles et à Paris avec Maud Burrus.
Philippe de Potesta: Et en 2026, vous fondez alors votre propre compagnie ?
Oui ! Avec Valentine de le Court, nous voulions être en mesure de demander des subsides, de recruter des comédiens professionnels, de nous déployer dans le temps. La Compagnie le 17-19 chapeaute notre prochaine pièce et structurera la suite de nos projets. Le nom est un clin d’œil à cette heure du jour où les comédiens s’échauffent, où la tension vers la représentation monte peu à peu. C’est aussi une évocation du salon de Valentine, témoin d’un nombre incalculable de répétitions, réunions, essayages, shootings et autres corrections d’épreuves.
Philippe de Potesta : Parlez-nous un peu plus de la pièce qui s’annonce.
Cécile de Palaminy: Valentine de le Court et moi, nous avons découvert en 2024 à Avignon, fourmilière du théâtre, cette formidable adaptation du roman Bel-Ami de Maupassant. Nous en avons obtenu les droits et nous sommes très heureuses de jouer ce spectacle en novembre prochain. L’intrigue (certains se la rappellent) suit Georges Duroy, un provincial arriviste sans le sou, qui à force de séductions et de manigances, va accéder à une position sociale et au pouvoir. Au fil de ses manipulations, nous plongeons dans le monde parisien de 1885, dans les coulisses du journalisme, dans les alcôves des couples. Menée tambour battant, pleine de clins d’œil, la pièce brocarde l’hypocrisie et l’absence de scrupules, tout en offrant une galerie de portraits très bien croqués. La place de la femme a évolué depuis le XIXème siècle, mais les quatre héroïnes ont beaucoup de choses à nous apprendre !
Philippe de Potesta : Comment voyez-vous le rôle du metteur en scène ?
La mise en scène, c’est convertir une vision, la passion pour un texte, en un spectacle vivant. Chaque metteur en scène façonne cette illusion en fonction de son parti pris, de son engagement à affirmer, à interroger ce qui va se dérouler sous les yeux des spectateurs. Il y a autant de mises en scène que de manières de raconter une histoire. J’aime emmener le spectateur quelque part, puis le surprendre. Dans une comédie par exemple, on peut choisir de mettre en valeur l’authenticité, le côté humain derrière la façade de drôlerie. On peut choisir d’écorcher la société des apparences, qui fait que les personnages s’empêtrent dans leurs mensonges et que les quiproquos se succèdent. On peut aussi laisser beaucoup de place à l’incommunication, au silence, à l’absurde. Au théâtre, on comprend des choses sans qu’on vous les explique, et c’est cela, l’expérience du spectateur. La matière première, ce sont les comédiens. « L’argile humain », le travail avec eux, est au cœur de chacun de mes projets. Marc’O, réalisateur génial des années 70, disait même que les acteurs sont les véritables auteurs d’une pièce. Accompagner chacun d’entre eux, s’ouvrir à sa singularité, lui donner confiance, le pousser au-delà de ses capacités, créer une cohésion de troupe, voilà ce qui est passionnant.
Philippe de Potesta : Et la gestion complète d’une pièce de théâtre, c’est bien plus, n’est-ce pas ?
En effet, autour de cette direction, il y a la gestion journalière et administrative : organiser l’emploi du temps, contacter les théâtres pour vendre le spectacle, construire et stocker le décor, se faire connaître des spectateurs… Ce travail de gestion est indispensable : sans une énergie à déplacer des montagnes, la pièce restera un rêve sur papier ! La communication en est le principal pilier : élaborer un dossier, avoir des photos du spectacle, savoir le décrire, voilà qui est aussi important que de bien travailler en répétition.
Il faut savoir tout faire, du réglage des lumières à la création d’un site internet, du maquillage au coaching des comédiens – un biscuit et une main rassurante sont souvent de très bons remèdes contre le trac. C’est une aventure magnifique !
Philippe de Potesta : Et pour vous, Valentine de le Court, qui êtes bien connue comme romancière, quelles sont les principales différences entre écrire un roman ou une pièce de théâtre ?
Valentine de le Court : Ce qui change le plus entre les deux écritures, c’est sans doute la manière de raconter l’histoire et de faire vivre les personnages. Dans un roman, on peut plonger dans les pensées des personnages, décrire les paysages et les ambiances, jouer avec le rythme des phrases et laisser l’imagination du lecteur combler certaines zones. L’écriture y est plus intime, plus intérieure.
En revanche, une pièce de théâtre se déploie dans l’immédiateté : dialogues, monologues, gestes, silences. Tout passe par ce qui se dit ou se fait sur scène, quelques lumières, quelques accessoires, et c’est tout. Cela oblige à choisir au scalpel chaque mot et chaque geste. Tout doit être essentiel. "Enlever le gras, ne garder que le muscle". La force de la pièce naît de la dynamique collective, du rythme scénique et du texte qui se construit comme une partition destinée aux acteurs et au metteur en scène.
Dans notre cas, écrire des pièces en groupe (avec notre amie Françoise Boël) consiste en un va-et-vient constant entre nos textes et des confrontations d’idées et de styles. Chaque échange est stimulant, chaque désaccord fertile et le projet s’enrichit à mesure qu’il prend forme. À l’inverse, l’écriture d’un roman reste pour moi un voyage solitaire, un chemin où le retour n’arrive qu’une fois le manuscrit achevé.
En une phrase, écrire un roman, c’est explorer l’univers intérieur et le détail, tandis qu’écrire une pièce, c’est composer une expérience partagée, visible et auditive, qui prend vie uniquement dans l’instant de la représentation.
Philippe de Potesta : Merci beaucoup Cécile et Valentine pour cet échange si instructif. Nous avons hâte d’assister à votre prochaine pièce de théâtre !
Philippe de Potesta
